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Colloque H. Florence > 1ère partie
Colloque Hercule Florence

Première partie :
WILLIAM LURET

PATRICK ROEGIERS : Les inventeurs, les savants, les génies ne sont pas des purs esprits, ce sont des êtres réels comme vous et moi avec leurs fractures, leurs faiblesses, leur fragilité et c'est ça qui les rend émouvants.
A la deuxième ligne de votre avant-propos William Luret vous dites : " il était gauche, naïf et solitaire, mais son désespoir poignant m'a touché " et vous terminez cet avant- propos en disant ceci, qui je crois va bien vous lancez sur le toboggan de la postérité où nous allons rejoindre Hercule Florence : " Hercule Florence n'avait que le tord d'habiter le Brésil, un pays indigne de génie aux yeux de ses contemporains ». La malédiction est-elle vaincue 120 ans après sa mort ? Je vous laisse le soin de tenter de répondre à ce livre qui s'ouvre, en ouvrant le premier chapitre de notre après-midi.

WILLIAM LURET : Ce personnage m'a beaucoup touché, je l'ai découvert un petit peu par hasard. J'avais travaillé une biographie précédemment, je cherchais un autre sujet après ce premier livre qui était " L'homme de Porquerolles ", l'histoire d'un aventurier assez extraordinaire aussi. Alors, j'ai trouvé un jour dans Nice-Matin, un compte rendu des MANCA qui parlait de l’installation d'un jeune musicien allemand Michael Fahres. Il avait installé une espèce de tente verte, sous laquelle il diffusait comme Michel Redolfi le fait en ce moment, des chants d'oiseaux.
Ce musicien allemand avait intitulé son installation " Hommage à Hercule Florence ". André Pereygne, critique musical de Nice-Matin et Directeur du Conservatoire, s'est fait l'écho de cette manifestation, en disant : " Hercule Florence, c'est un niçois, il a inventé la zoophonie, c'est à dire la transcription des voix des oiseaux, et il a inventé la photographie, il a participé à une expédition naturaliste en Amazonie dans les années 1820 ". Tout ceci m'a beaucoup intrigué. Je suis donc allé voir Jean-Pierre Giusto pour lui parler de ce personnage et pour lui parler en particulier de son invention de la photographie. Jean Pierre connaissait déjà Hercule Florence par les travaux de Boris Kossoy. Il m'a prêté son livre en portugais que j'ai essayé de lire un petit peu, mais je ne connais pas le Portugais. Ce personnage m'intéressait et j'ai décidé de raconter sa biographie.
Quelques temps plus tard, miracle ! Un autre personnage est rentré par hasard dans cette histoire. C'est José Géraldo Motta Florence, qui était en visite à Nice.
J'ai alors décidé d'écrire cette histoire. Geraldo, que je remercie, était parmi tous les Florence qui sont au Brésil, l'un des plus passionnés par son ancêtre. Il avait compilé et rassemblé chez lui tout ce qui s'était publié sur Hercule Florence.
J'avais donc mon interlocuteur extraordinaire. Je suis allé au Brésil. Il m'a emmené partout. Il m'a emmené voir Boris Kossoy et Jacques Vielliard qui a travaillé lui sur la zoophonie. Il m'a présenté Tereza Cristina Florence qui détient le manuscrit d'Hercule, 1300 pages, un énorme pavé de la main d'Hercule écrit en français. Je suis un des rares, je dois dire avec Boris Kossoy a avoir vu et eu entre les mains ce fameux manuscrit d'Hercule Florence. On peut signaler qu'il est en possession de Tereza Cristina et qu'il est en très mauvais état. Il faudrait absolument faire quelque chose pour protéger ce document, le papier se déchire un peu sous l'effet de l'encre. Je crois que c'est une tâche urgente d'essayer au Brésil de récupérer ce manuscrit, de le restaurer et de le mettre en sécurité afin de faire des micros-films pour que l'on puisse vraiment travailler dessus.

PATRICK ROEGIERS : Vous avez vraiment lu les 1300 pages ?

WILLIAM LURET : Non, car évidemment mon éditeur ne m'avait pas donné un budget suffisant pour mon voyage au Brésil, donc il fallait faire vite. Je ne suis resté que 3 semaines au Brésil. J'avais d'autres gens à voir, d'autres sources d'informations à exploiter donc je n'ai pas travaillé suffisamment longtemps dessus. Il faudrait vraiment que quelqu'un se penche sur ce manuscrit sérieusement. Voilà comment j'ai découvert Hercule Florence.

PATRICK ROEGIERS : Dès le départ Hercule Florence est une énigme ?

WILLIAM LURET : Oui absolument, c'est une énigme. Il y a encore beaucoup de choses à découvrir sur lui. Par exemple, Hercule Florence inscrit dans son journal qu'il est né un 29 février 1804. Moi qui suis journaliste en même temps que romancier, je n'ai pas voulu faire d'erreur. J'ai vérifié et en fait je dois rétablir une vérité historique c'est qu'il n'est pas né le 29 février comme lui-même le croyait et lui-même l'avait écrit dans son journal, Mais il s’est trompé. Il est né le 18 ventôse An XII, ce qui donne le 9 mars 1804 à Nice à 2h00 après minuit. J'ai encore vérifié sur les logiciels de transcription entre le calendrier révolutionnaire et le calendrier grégorien. On a d'ailleurs fêté le bicentenaire de sa naissance l'année dernière au Brésil, malheureusement pas à Nice.
Il est né Rue la Raison, toutes les rues de Nice pendant la révolution étaient évidemment baptisées Rue la Raison, Rue la Justice, Rue des sans culotte etc…Lui est né Rue la Raison qui est l'ex Rue de la Terrasse dans le Vieux Nice, une rue qui mène jusqu'à la plage. Cette rue a été rebaptisée Rue Raoul Bosio en novembre 2004, et là on a peut-être perdu une occasion de la baptiser du nom de Hercule Florence, car c'était sa rue natale.
Il est né d'un père qui s'appellait Arnaud Florence originaire de Toulouse, qui avait été recruté dans le 3ème bataillon de volontaires de Haute Garonne. En 1792, les révolutionnaires du Général d'Anselme vont prendre le Comté de Nice, et le 3ème bataillon des volontaires de Haute Garonne, avec son chirurgien de 2ème classe Arnaud Florence, va prendre la Principauté de Monaco et s'installer à Monaco. C'est là que Arnaud Florence va rencontrer une jeune monégasque, Augustine Vignalis et va l'épouser.
Monaco c'est toute l'effervescence révolutionnaire. A cette époque, on plante l'arbre de la Liberté. Le Prince lui, est réfugié dans son hôtel de Matignon appartenant à l'époque aux Grimaldi. Le palais à Monaco est réquisitionné, on installe un hôpital militaire dans les grands appartements, les chapelles et les églises sont transformées en casernes et les rues sont débaptisées. Monaco change aussi de nom et devient Port Hercule. L'origine du prénom d’ Hercule Florence vient sans doute du nom révolutionnaire de Monaco. Arnaud Florence, soldat sans culotte, se marie avec Augustine Vignalis le 2 mars 1793. Elle est très jeune, il est un petit peu plus âgé qu'elle et ils ont tout de suite une fille qu'ils baptisent Herculine, ce qui montre bien le milieu social et l'engagement pour la Révolution.

PATRICK ROEGIERS : Quel genre d'enfant est-il ?

WILLIAM LURET : Enfant il est déjà influencé par les artistes de sa famille.

PATRICK ROEGIERS : Il est doué pour le dessin dès le départ ?

WILLIAM LURET : Il est doué pour le dessin, et toute sa famille et ses proches sont des artistes. Dans sa jeunesse, son père Arnaud a été élève à l'Académie Royale de Toulouse et a eu un prix de composition de peinture. Après, il s'engagera dans les troupes de Marine et suivra une carrière militaire. Dans la famille de sa mère, il y a aussi beaucoup de peintres et des fameux. A Monaco, il y a par exemple Jean-Baptiste Vignalis, frère de la mère et oncle d'Hercule. Le prince Honoré III l'a pris sous sa protection et l'a envoyé à Rome faire ses études à la Maison de France où il a obtenu le prix de Rome en 1781, juste avant la Révolution. Il va y séjourner une dizaine d'années. Le père de Jean-Baptiste, le grand-père maternel d'Hercule, est aussi un peintre très connu qui a reçu aussi le prix de Rome 50 ans auparavant.

PATRICK ROEGIERS : Il y a une vraie généalogie ?

WILLIAM LURET : Oui, une généalogie d'artistes dans la famille.

PATRCK ROEGIERS : Ce n'est pas un orphelin de l'art ou du monde ?

WILLIAM LURET : Il a été plongé dans les tableaux, la peinture, le dessin dès sa plus jeune enfance. Il y a aussi autour de sa famille les Bosio qui sont amis des Gastaldi, la famille de sa mère. François Joseph Bosio est l'auteur de la statue équestre de Louis XIV qui est à Paris, place des Victoires. Toute cette petite communauté vit ensemble autour de l'art. Philibert, un des fils de Fortuné Florence, frère aîné d'Hercule est devenu un peintre très connu à Monaco où il y a une petite ruelle qui s'appelle Rue Philibert Florence. C'est la seule présence des Florence dans les rues de Monaco ou de Nice.
Chez les Florence du Brésil, il y a du sang d'artistes, il y a beaucoup de journalistes, de réalisateurs de cinéma, d'avocats brillants, de banquiers, il y a toujours une fibre artistique dans cette famille.

PATRICK ROEGIERS : Et lui, qu'est ce qu'il fait, comment se passent ses études, est-ce qu'il a le désir de devenir artiste, de s'inscrire dans cette filiation ou bien est ce un dissident ?

WILLIAM LURET : Non, il raconte tout ça dans son manuscrit. Il est d'abord imprégné des idéaux de la Révolution. Son enfance est peuplée de toute l'épopée Napoléonienne, d’Austerlitz à Waterloo.

PATRICK ROEGIERS : Est-ce qu'il est admiratif de ça, est ce que c'est un enfant qui admire des héros ?

WILLIAM LURET : Oui parce qu'il raconte dans son manuscrit par exemple qu'il s'installe en haut de Monaco à la Turbie et il regarde la Corse, patrie de Napoléon, que l'on voit par beau temps. Il parle de la Corse et de Napoléon avec beaucoup de lyrisme. On sent vraiment que c'est un personnage qu'il a beaucoup admiré, la grandeur de Napoléon, la grandeur de la Révolution. Il est aussi nourri de ces influences de la Révolution, ce qui explique un petit peu son côté généreux, social.

PATRICK ROEGIERS : Est-ce qu'on peut dire d'après ce que vous dites en filigrane, qu'il est de nature un peu romantique et d'un caractère épique ?

WILLIAM LURET : Oui, lorsqu'il est à Monaco, il doit avoir autour de 13-14 ans et écrit dans ses cahiers : " Il n'y avait pas un point sur le globe où je ne prétendisse aller un jour, la Méditerranée me paraissait trop petite et je ne prétendais la parcourir que comme on parcourt un lac de son pays avant de le quitter ", donc très jeune il se sent un peu à l'étroit à Monaco et sur cette Méditerranée.

PATRICK ROEGIERS : Rien qui le prédestine à ça, c'est une confirmation de son caractère de son tempérament ?

WILLIAM LURET : Oui tout à fait. Ses influences familiales c'est le côté artistique, c'est Napoléon, c'est l'épopée révolutionnaire. Il est aussi rêveur et rêve d'aventure. D'ailleurs, il va vivre une première aventure avant de partir au Brésil, il va être recruté par un commerçant de la Rue Droite dans le vieux Nice, pour aller porter une mallette à Anvers chez un joaillier. Il raconte ça très longuement dans son journal et ça se passe très mal. On lui avait apparemment fait des promesses. Il espérait un petit pécule, faire une carrière de commerçant ou de navigateur, et il rentre de Anvers à pieds, tout seul, sans argent. Il passe par Paris, la vallée du Rhône, il fait du stop, il fait un peu le clochard sur les péniches. C'est une première aventure, un premier départ et un retour piteux, mais en tout cas il avait 16 ans et il avait vraiment cette envie de partir.

PATRICK ROEGIERS : Et puis il a un grand choc littéraire, je ne sais plus exactement à quelle époque, c'est vous qui le dites page 70 " Hercule orphelin de gloire et de conquête, fut saisi de stupeur et d'admiration. Avec Robinson Crusoë, il venait de trouver le maître de son existence ".

WILLIAM LURET : Oui le maître et celui qui va le perdre un peu, car il s'est perdu un peu comme Robinson. C'est un livre qu'il a découvert très tôt, très jeune, il devait avoir 15 ou16 ans et il écrit sur Robinson " je partirai un jour prochain vers quelques îles désertes où la nature sera ma seule maîtresse, j'apprendrai son langage, je la ferai chanter, je rendrai compte de sa beauté au reste de l'univers " Hercule Florence est un visionnaire extraordinaire, il a 16 ans et il voit déjà son avenir : " Une île déserte ", c’est le Brésil. " La nature sera ma maîtresse, j'apprendrai son langage, je la ferai chanter ", c’est la zoophonie. " Je rendrai compte de sa beauté au reste de l'univers ", c'est l'expédition Langsdorff.

PATRICK ROEGIERS : Il est quand même aussi le naufragé de lui-même. Il me semble qu'il y a quelque chose comme ça d'un petit peu tragique dans la destinée d'Hercule Florence, c'est une sorte de fascination de l'échec. Il rêve de gloire et quelque part il construit l'échec de sa vie, de son parcours, de sa reconnaissance, et là il y a quelque chose de Robinson.

WILLIAM LURET : Vous voulez mon avis, si Hercule Florence était resté à Nice et en Europe, il aurait fait ses découvertes, et il aurait été célèbre, aussi célèbre peut-être que Niepce ou Daguerre. Faire les découvertes qu'il a faites au Brésil à l'époque c'était insensé, personne effectivement ne pouvait penser qu'au Brésil on puisse inventer des choses aussi extraordinaires que la zoophonie et la photographie.

PATRICK ROEGIERS : C'est fou et magnifique !

WILLIAM LURET : Oui, et son grand tord et sa grande erreur ont été de ne jamais aller se défendre et présenter ses inventions en Europe. Il a juste fait le voyage une fois et c'est à la fin de sa vie, pour aller voir sa vieille mère à Monaco qui va mourir quelques années plus tard. Il se rend ensuite à Paris. Il n'ose pas parce qu'il est autodidacte. Il est fasciné par ce monde de la science en Europe et se dit : on va rire de moi, on ne va pas me croire, moi qui viens d'un pays perdu, d'un village perdu au Brésil, qui peut me croire, qui peut penser que j'amène toutes ces inventions. Il a inventé la zoophonie, il a inventé la photographie - c'est mon avis, et je n'ai pas de doute là-dessus

PATICKS ROEGIERS : Il invente aussi la " Florencochromie " ?

WILLIAM LURET : Oui j'ai inventé ce mot. Il s’interrogeait pour savoir comment il allait bien pouvoir baptiser son invention. Finalement il va l’appeler Photographie, le mot qu’on a employé jusqu’à aujourd’hui. Mais il invente des tas d'autres choses et il a des visions extraordinaires, mais il ne peut les réaliser, car le Brésil est un pays tellement arriéré qu'il n'a pas les moyens techniques de les réaliser.

PATRICK ROEGIERS : Votre livre s'appelle les 3 Vies d'Hercule Florence, et effectivement il y a trois existences en une. La première que vous décrivez très longuement pendant près d'un tiers du livre, vous appelez d'ailleurs " courir le globe ", c'est au fond le désir d'aventure. Est-ce qu'Hercule Florence est au départ un aventurier, quelqu'un qui part à la conquête de territoires inconnus avec comme bataillon, le désir flamboyant de la découverte ?

WILLIAM LURET : Je crois qu'il a eu des rêves d'aventurier et des rêves de marin. Il a eu envie de courir le globe, de découvrir le monde. Il était tellement curieux, tellement intéressé de découvrir tous les pays du monde, il avait des atlas de voyages, des lectures de voyages qui l'ont beaucoup influencé. Mais curieusement, il n'a pas beaucoup voyagé à travers le monde. Il devait faire le tour du monde avec la frégate la Marie-Thérèse sur laquelle il s'est embarqué à Toulon et en fait, il s'est arrêté à la première escale au Brésil. Il s'est aperçu qu'il n'avait pas trop le pied marin, qu'il n'était pas fait pour la vie de marin, et il a débarqué au Brésil.

PATRICK ROEGIERS : Vous n'avez pas dit pourquoi le Brésil ?

WILLIAM LURET : C'est par hasard. La Marie-Thérèse doit faire le tour du monde, la première escale s'arrête à Rio et il débarque à Rio. J'ai découvert aux archives de la Marine de Toulon que Florence débarque à Rio avec l'autorisation du commandant pour cause de maladie. Tout un tas de marins corses de la Marie-Thérèse ont eux aussi débarqué, mais eux étaient déserteurs. Ils ont trouvé le pays très joli apparemment.
Hercule Florence voulait visiter le monde, mais finalement il s'arrête au Brésil et commence alors une autre aventure, la découverte du territoire avec l'expédition Langsdorff à laquelle il va participer pendant 5 ans.

PATRICK ROEIGIERS : Cette expédition Langsdorff c'est quoi ?

WILLIAM LURET : L'expédition Langsdorff ce sera une perte terrible pour la science. Elle a duré 5 ans. Langsdorff, financé par le tzar de Russie, avait des moyens considérables, et les meilleurs savants d'Europe chacun dans sa discipline : un botaniste allemand, un astronome russe, un zoologiste du Muséum d'histoire naturelle de Paris et deux dessinateurs Florence et Taunay. Il y avait d'énormes moyens et c'était la première expédition de nature vraiment scientifique qui allait explorer toute l'Amazonie. La mission que lui donnait le tzar de Russie, c'était de faire une encyclopédie de l'Amazonie et du Brésil intérieur. Pendant 5 ans ils vont ramasser des tonnes d'informations, j'ai des chiffres : un herbier par exemple de cent mille feuilles différentes, des semences, des morceaux de bois tropicaux, des dizaines d'animaux empaillés, 300 dessins, 36 cartes, 2000 pages manuscrites d'observations. Ils sont aussi allés à la rencontre des Indiens du Brésil qu'on ne connaissait pas et fait beaucoup d'études sur les tribus indiennes. Mais cette expédition est un véritable désastre parce que le chef de l'expédition devient fou. Taunay va se noyer dans les rapides. Florence est le seul qui retourne à Rio à peu près en bonne santé. C'est une énorme masse d'informations pour l'époque. Le chef de l'expédition ne pouvant pas exploiter toutes ces découvertes, le tzar les fait rapatrier à St Pétersbourg où elles vont être oubliées. Tout ce matériel va être oublié pendant 100 ans.

PATRICK ROEGIERS : La perte et l'oubli gagnent tout de suite Hercule Florence. Il part à la découverte avec une grande générosité et puis au fond , cet acquis et cette découverte, il ne peut pas en profiter, ça lui file sous le nez, comme toute sa vie.

WILLIAM LURET : Je pense qu'il y a une malédiction. Le premier titre que j'avais choisi était " La malédiction de l'Amazone ". Tout démarre pour Hercule Florence avec ce voyage, cette expédition en Amazonie, mais l'expédition est un vrai échec et toute il sera poursuivi par cette malédiction de l'échec initial. Il se met à inventer avec frénésie des tas de choses mais personne ne va vouloir reconnaître l'importance de ces découvertes, comme toute ces centaines de caisses de l'expédition Langsdorff qui vont rester pendant 100 ans dans les caves de l'Académie des Sciences à St Pétersbourg. Personne ne va s'en occuper et personne ne va les exploiter. Aujourd'hui c'est sauvé mais un petit peu dispersé. Il reste quelques exemplaires au Brésil mais l’essentiel est à St Pétersbourg. Cette expédition Langsdorff au Brésil commence à revivre un peu, à devenir un élément important de l'histoire Brésilienne. On s'aperçoit aujourd’hui de son importance. C'est un pan de l'histoire du Brésil et de la connaissance du Brésil qui a été perdu. Mais on commence à en parler autour de Hercule Florence et de Langsdorff au Brésil.

PATRICK ROEGIERS : Comment notre héros, puisque c'est devenu notre héros de cet après-midi, vit cette aventure assez déchaînée et assez difficile aussi physiquement. Au fond, non seulement tout va lui échapper, mais pour une initiation c'est une véritable épreuve. La question que j'aurais envie de vous poser pour essayer de comprendre sa position est : Hercule Florence en arrivant au Brésil se trouve-t-il ou se perd-il ?

WILLIAM LURET : Les deux, il se trouve parce que son aventure à travers le monde et à travers l'Amazonie va se transformer en aventure de la connaissance. Il va explorer encore des mondes inconnus à travers ses inventions, c'est l'aventure intellectuelle et intérieure sur le chemin de la connaissance. Il se perd aussi car effectivement l'expédition Langsdorff a été un échec terrible, lui-même n'a connu que des échecs. C'est pathétique. C'est quelqu'un qui m'a touché parce qu'il passera la fin de sa vie a essayer de faire reconnaître ses inventions. Il écrit à l'Académie de Turin, à l'Académie de Paris, il donne des lettres à des amis qui partent en Europe et les charge de les remettre à untel et untel pour faire connaître ce qu'il a mis au point au Brésil sans jamais de réponse.

PATRICK ROEGIERS : Ce qui est bizarre, c'est qu'il fait tout comme un autodidacte. Il n'a pas de système de travail, de système de pensée, de système d'approche du monde, il y va comme un chien fou. Il a quelque chose de frénétique, un peu comme un illuminé c'est à dire quelqu'un qui est fasciné par la connaissance mais qui, quelque part, est aussi transcendé par cette connaissance. Il n'arrive pas à suivre, tout le dépasse sans cesse y compris son propre destin.

WILLIAM LURET : Son problème c'est qu'il arrive vite aux limites que le Brésil lui impose. Par exemple il veut publier sa zoophonie et il s'aperçoit qu'au Brésil à cette époque là dans les années 1830, il n'y a pas d'imprimerie au Brésil. Il est pragmatique, et se dit " je vais inventer un système d'imprimerie à moi, comme ça je vais pouvoir imprimer mon rapport et mon texte sur la zoophonie ". Il rentre d'expédition avec Langsdorff à travers l'Amazonie et se dit : " bon j'ai fait de beaux dessins d'oiseaux mais on voudrait bien les entendre aussi ". Il va inventer la zoophonie : un système de transcription. La photographie est aussi une manière de reproduire et de montrer. Il n'envisage pas la photographie pour faire des clichés. Pour lui c'est un système d'imprimerie et c'est pour cela qu'il n'a pas saisi lui-même toute l'importance et la valeur de sa découverte car il voyait la photographie simplement comme un moyen de reproduire des écrits.

PATRICK ROEGIERS : Là on est passé au second volet. Comment passe-t-on, du stade d'homme d'action que l'on a vu dans le premier volet, c'est à dire l'épopée " fiscaraldienne ", à l'homme d'invention, car ce n'est pas du tout le même processus de rapport au monde. C'est la seconde existence d'Hercule Florence.

WILLIAM LURET : C'est à cause du Brésil de l'époque. Il est issu de l'Europe. Il a beaucoup lu de livres scientifiques dans sa jeunesse, il cite dans son journal, toutes ses lectures : des traités de mathématiques, des traités de physique etc…. Il arrive au Brésil, un pays très arriéré, il veut améliorer la vie des gens parce que dans toutes les motivations de ses inventions, il veut donner le bonheur, la connaissance au monde autour de lui.

PATRICK ROEGIERS : Il y a un aspect philanthropique et c'est ce qui est merveilleux, c'est une personne solaire, mais qui porte avec lui sa part d'ombre. Sur le plan de sa vie privée, où en est-il, est ce un homme solitaire ?

WILLIAM LURET : Non ce n'est pas un homme solitaire du tout. Il va épouser en rentrant de l'expédition Langsdorff une jeune fille, Maria Angelica de Vasconcelos, la fille d'un homme politique du Brésil qui deviendra très important plus tard, député à Rio etc.. Il l'épouse et va lui faire énormément d'enfants, elle va mourir très jeune.

PATRICK ROEGIER : Il perd trois enfants d'abord et il en fait huit ensuite. C'est une vie tragique ?

WILLIAM LURET : Oui, il a eu deux femmes, Maria Angelica et Carolina Krug à la fin de sa vie. Maria Angelica est morte très jeune. Avec ses deux femmes, il a eu 20 enfants qui sont nés, treize qui ont survécu, cela explique la descendance des Florence au Brésil qui est extrêmement nombreuse. Sans compter qu'Hercule a eu un enfant naturel durant son voyage en Amazonie dans le nord du Brésil.
En revanche à Monaco, sa sœur Célestine, n'a pas eu d'enfant et est morte célibataire. Son frère Fortuné a eu plusieurs enfants qui n'ont pas eu de descendance.. Hercule avait un autre frère qui s'appelait Emmanuel qui lui aussi était une espèce d'aventurier qui avait décidé de partir en Egypte combattre les Ottomans avec le Pacha du Caire. Il a disparu en Egypte, je ne sais pas ce qu'il est devenu. Je suis allé fouiller très loin jusqu'au Ministère des affaires étrangères à Paris, aux archives du Consulat d'Alexandrie, mais je n'ai pas retrouvé sa trace. Ce que dit Hercule, c'est qu'il a disparu en Egypte. Donc la branche des Florence monégasque est éteinte. Il n'y a plus personne pour défendre Florence dans son pays natal, et je suis simplement un ambassadeur. Mais en revanche au Brésil les Florence sont extrêmement nombreux Il y a donc des Florence sédentaires à Monaco :Fortuné et Célestine et des Florence voyageurs : Hercule et Emmanuel qui disparaît à 20 ou 30 ans.

PATRICK ROEGIERS : Revenons aux inventions. Vous dites dans un très beau passage du livre " l'encre du jour ". C'est magnifique comme terminologie, car je dirais que c'est une notion poétique plus que technique de la photographie, il rêve son invention même s'il la réalise très concrètement. Je dirais qu'au bon sens du terme c'est une illumination, c'est une intuition fulgurante.

WILLIAM LURET : Oui c'était un peintre, un dessinateur et un artiste. Il voulait toujours tout perfectionner. Il trouvait que dans ses tableaux de nuit par exemple, les étoiles ne brillaient pas assez. La peinture ne pouvait pas rendre le brillant des étoiles, donc il a fait des petits trous sur un tableau de Nuit sur le Rio Tapajos à la place des étoiles et il mettait une bougie derrière. Cela faisait scintiller les étoiles. Toutes ses inventions sont le fruit de ses insatisfactions et en particulier la peinture. Il a inventé la photographie pour perfectionner la peinture. Il était amoureux de son art et a imaginé tout un tas de procédés, des choses assez naïves. Il mettait un pot de mercure sous un paysage marin en bas du tableau, il illuminait le mercure et les reflets faisaient des vagues sur son tableau. La photographie est née de cette envie de perfectionnement.

PATRICK ROEGIERS : Au Brésil dans les années 1840-50, on est très coupé de l'Europe. Il ignore donc absolument les recherches de Niepce et de Fox Talbot en Angleterre. Est-il coupé de l'Europe.

WILLIAM LURET : Pas tout à fait, car il fréquente des personnalités comme des scientifiques, des médecins et des gens qui sont en contact avec l'Europe. Je suis persuadé qu'il a véritablement inventé la photographie, et je n'en doute pas après avoir lu tout ce qu'il a écrit, en connaissant sa psychologie et en connaissant le personnage. Il avait quelques contacts et des échos de ce qui se faisait en Europe, mais avec beaucoup de retard. La photographie a été inventée au moment où l'on a officialisé la découverte de Niepce qui cachait soigneusement ses travaux. Ce qui est curieux c'est que dans une période de 10 ans, tout un tas d'apprentis savants qui n'étaient pas des scientifiques, bricolaient en même temps et inventé la photographie comme Hercule au Brésil, ce qui était inimaginable.

PATRICK ROEGIERS : Je veux juste dire une dernière chose. Après la photographie, il s'intéresse aux aérostats, il invente les typo syllabes, la stéréo peinture, la polygraphie et surtout cette chose magnifique, surtout quand on vient de voir l'exposition DADA qui se tient à Beaubourg, c'est la pulvographie, une invention à partir de l'écriture de la poussière.

WILLIAM LURET : Il y a des choses étonnantes. Il travaille sur l'électricité pour faire des tableaux avec des précipitations électriques. Ou par exemple les montgolfières, les dirigeables. Hercule dit " : Les ballons aérostatiques ronds, ils ne sont pas aérodynamiques, on ne peut pas les diriger, j'ai une idée, on va mettre trois ballons côte à côte, un petit nez pointu devant, un petit nez pointu derrière " il avait vu 20 ou 30 ans avant la forme du dirigeable. C'est un visionnaire avant tout, il n'a jamais pu réaliser évidemment un dirigeable au Brésil, mais c'est un visionnaire extraordinaire.

PATRICK ROEGIERS : Je vais juste faire une petite transition avec un extrait du texte de William Luret :" Le 20 janvier 1833, un dimanche brûlé de soleil, Hercule commença ses expériences que les tâches de la boutique et la naissance de Celestine avaient ajournées. La chambre noire était prête depuis des semaines, il y glissa une feuille de papier imbibée de nitrate d'argent, la referma et régla la lentille de la lorgnette, puis il sortit dans le jardin et posa la petite boîte carrée sur un guéridon devant un bouquet d'arbustes et de fleurs aux corolles multicolores. De temps en temps il entrouvrait le regard percé sur l'un des côtés et scrutait l'ombre du dedans. Les évènements se précipitaient. Par les bords disjoints entraient des rais de lumière et la feuille noircissait à vue d'œil, Hercule la retira bien vite, elle s'était recouverte de points et de tâches noires du contour flou des fleurs et d'un pâle halo grisâtre à l'endroit du ciel. Hercule se mit à crier comme un enfant ivre de joie, ses prévisions s'avéraient justes, le papier s'imprimait là où le soleil l'avait touché, et on devinait des ombres "
Alors est-ce que c'est comme ça que votre héros de toute une vie, parce que vous êtes son compagnon, son alter-ego, celui qui le défend mordicus contre vents et marées, et aussi un peu contre la terre entière, que Hercule Florence a inventé, a mis au point, à créé la photographie ?