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Colloque H. Florence > 3ème partie
Colloque Hercule Florence

Troisième partie :
DISCUSSION AVEC PATRICK ROEGIERS,
BORIS KOSSOY, WILLIAM LURET

PATRICK ROEGIERS : Je voulais d’abord vous demander cher Boris, si dans votre analyse, où il y a beaucoup de savoir, beaucoup de connaissances, mais aussi beaucoup de passion, beaucoup de courage, un peu comme Don Quichotte, il y a une sorte d’identification affective et intellectuelle à Hercule Florence ?

BORIS KOSSOY : Définitivement oui.

PATRICK ROEGIERS : Que manque-t-il aujourd’hui réellement à Hercule Florence pour être admis comme un des vrais inventeurs de la photographie. Je ne veux pas revenir sur cette empoignade avec Weston Naff, le conservateur du Getty Museum. Vous étiez alors très combatif, je dirais même fortement pugnace, et on voyait vraiment une sorte de rapport quasiment idéologique entre les défenseurs des inventeurs notables de la photographie que sont essentiellement Niepce et Fox Talbot, et que l’on ne voulait pas admettre Hercule Florence dans la classe des grands.
Est-ce qu’aujourd’hui cela progresse un petit peu ou est ce que le temps n’a encore pas accompli son office et au fond je dirais de manière injuste et douloureuse ce qu’on sent d’ailleurs très bien dans le livre de William Luret, est-ce que Hercule Florence reste un paria de l’invention ?

BORIS KOSSOY : Oui vous avez raison, la question qui se pose reste idéologique. C’est le problème des histoires officielles comme une bible, comme une doctrine qui doit être suivie. C’est une position très confortable pour ceux qui préfèrent ne pas avoir d’opinion. C’est donc une question idéologique. Il s’est passé 30 ans et plus depuis que nous avons initié cette bataille, mais je crois que la situation aujourd’hui est absolument différente que 17 ans auparavant. Nous avons maintenant une version en espagnol de ce livre et l’audience du public qui parle espagnol est importante dans le monde. Je suis très heureux de cette édition faite à Paris l’année dernière pour le prestigieux Institut Anthropologique d’Histoire de Mexico.
Alors c’est important d’avoir une édition en français, en anglais, parce que je pense que toutes les questions qui concernent cette recherche souffrent d’un problème de communication. La prochaine édition de Florence en portugais qui suit l’édition en espagnol aura la transcription en français de la plupart des manuscrits de Florence, ce sera plus facile pour comprendre. Ce qui est important comme sources, se sont les analyses et les interprétations et cela existe seulement en portugais ou en espagnol et quelques pièces en français et en anglais. Mais ce qui est important c’est toute l’œuvre, alors j’espère une traduction en français pour cela, mais je crois que les résistances sont normales au début. Les résistances concernant toutes les productions scientifiques d’Amérique Latine. Je crois que 50 ans sera un temps normal pour l’admission totale de Florence. Nous en sommes proches.

PATRICK ROEGIERS : William Luret, est-ce que vous trouvez aussi, car on sent ça tout au long de la conférence qu’a tenue notre ami, que Hercule Florence est pénalisé d’être un personnage à part, atypique, en marge des choses et puis qu’aussi comme l’a très bien dit Boris, on pénalise le Brésil. D’une certaine manière on ne veut pas qu’un des inventeurs de la photographie vienne à la fois de l’Amérique du Sud comme vous l’avez dit et puis d’un pays pareil. Il faut que cela revienne aux grands pays colonisateurs, qu’étaient l’Angleterre et la France, qui en a fait don à l’univers à travers l’invention de Niepce et ensuite l’usage qu’en a fait Daguerre.
Est-ce que vous pensez qu’il y a cette double « apartheid » on pourrait dire, à l’égard de la personnalité de ce personnage qu’on a essayé de décrire comme un personnage non seulement émouvant, mais chatoyant tout à fait fascinant extraordinairement intelligent et à l’égard du Brésil qu’on fête tant cette année en France ?

WILLIAM LURET : Oui parce qu’à l’époque les capitales du savoir étaient en Europe en Allemagne, en Angleterre et en France. Les autres pays étaient considérés comme des colonies méprisées. On ne pouvait imaginer que des connaissances puissent partir de ces pays là. Il est sûr qu’il y avait un esprit eurocentriste à tous les points de vue qui a beaucoup desservi Hercule, qui tel que je le perçois, est effectivement un personnage maladroit en même temps très gauche, hors des codes des scientifiques de l’époque. Il ne parle pas leur langage, d’une certaine façon il ne peut pas se faire comprendre. C’est un autodidacte pour qui pénétrer des centres scientifiques est d’autant plus difficile qu’on ne le respecte pas.
Donc quand Monsieur Hercule Florence de Campinas envoie son rapport à l’Académie de Turin, on lui répond avec condescendance que son invention est très bonne, pas la photographie mais en tout cas la polygraphie. On lui dit que c’est bien mais que ça peut encore être amélioré. Il a mis au point un système qui fonctionne d’après ce qu’il dit et on a des impressions en polygraphie et personne en Europe ne considère ça avec sérieux. C’est le côté méprisant du pays colonisateur, de l’Europe phare du monde du 19ème siècle qui va envahir les colonies, conquérir tous les pays. Le Brésil est indépendant. Un fils du Roi du Portugal a dit je reste là et je proclame l’indépendance de ce pays et Lisbonne alors qu’on lui disait de rentrer.
En Europe on considère toujours le Brésil comme une colonie du Portugal peuplée d’esclaves. Qui peut imaginer un Hercule Florence travaillant dans ce pays, fréquentant des scientifiques, des botanistes qui font un travail remarquable et sont des gens très compétents.
A l’époque il n’y avait pas internet pour connaître les découvertes. Ce qui m’a beaucoup amusé, c’est de voir ce que Hercule raconte quand il va de Campinas à Rio de Janeiro. Moi je l’ai fait en 1h30 d’avion, à l’époque lui c’était à dos de mulet, 4 jours de Campinas à Sa Paolo et après en bateau jusqu’à Rio, il fallait cinq jours en tout. C’était une toute autre société où la diffusion du savoir était beaucoup plus difficile. Le Brésil était un pays que l’on considérait avec intérêt sur le plan de l’exploration. Beaucoup d’explorateurs sont allés au Brésil lorsqu’il est devenu indépendant parce que pendant trois siècles le pays avait été fermé par les Rois du Portugal qui interdisait tout contact avec l’Europe. Il y avait donc beaucoup de découvertes à aller chercher et accumuler, et il y a eu beaucoup d’explorations. Hercule est très maladroit dans ses démarches.

PATRICK ROEGIERS : Ce n’est ni un arriviste, ni un opportuniste.

WILLIAM LURET : C’est un idéaliste. Lui ce qui l’intéresse c’est de chercher, ce n’est pas de vendre ses inventions. Il les vend de façon maladroite à des interlocuteurs qui ne sont pas les bons et ne vont pas lui ouvrir les bonnes portes. Il donne ça à des marchands qui partent sans une véritable mission. Il a employé les mauvais canaux de diffusions. Le Brésil colonie, l’Europe eurocentriste, Hercule très maladroit… S’il était resté à Nice, il serait sans doute célèbre.

BORIS KOSSOY : Je voudrais ajouter deux choses à ce que William a dit. La première concerne le document que Florence a envoyé à Turin présentant son travail sur la polygraphie. Cette invention est apparue 15 ans plus tard sous le nom de néographie en Europe mais selon Florence c’est la polygraphie.
La seconde qui me parait importante de mentionner, c’est qu’Hercule a 20 ans lorsqu’il arrive au Brésil en 1924, deux ans après l’indépendance du pays en 1822. Jusqu’en 1800 et au début du 19ème siècle, le Brésil était comme une prison absolument fermée au monde extérieur depuis trois siècles par le colonisateur portugais. La vente de livres ou la publication étaient absolument interdites. Florence est arrivé dans un pays absolument vierge de culture. C’est un point qui doit être mis en réflexion.