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Colloque H. Florence > 5ème partie
Colloque Hercule Florence

Cinquième partie :
MICHEL REDOLFI

Michel Redolfi :
Merci de m’avoir convié pour un coup de chapeau et un petit clin d’oreille à Hercule FLORENCE .
Tous les témoignages que j’ai entendus cette après-midi m’ont passionné par leur caractère extrêmement détaillé, confirmant l’homme visionnaire et humaniste. Mon inscription dans le sillage d’Hercule FLORENCE n’est hélas pas le fruit de recherches aussi érudites, mais est dû au pur hasard de l’avoir croisé, sur place, au Brésil !

Le sujet de ma présentation sera un survol de sa recherche intitulée Zoophonie, accompagné de mes observations de musicien contemporain pratiquant également la saisie de sons naturels.

Comment ais-je croisé le chemin de Florence ? Revenons 20 ans en arrière : Le Théâtre de la Photographie et de l’Image, où nous sommes, s’intitulait le Théâtre de l’Artistique, une salle dédiée à l’art lyrique mais, également, un cercle de jeux. Avec le CIRM (Centre International de Recherche Musicale) que je dirigeais alors, je pris l’initiative de métamorphoser cette salle en un sympathique espace ouvert aux musiciens et artistes actuels. Le photographe Christian GALZIN qui m’a beaucoup aidé dans cette tâche évoquait volontiers dans ces lieux, les heures de gloire passées du petit théâtre. Au détour d’une conversation il me parla un jour d’Hercule FLORENCE et me dit « Il faut que tu saches qu’un niçois est parti au Brésil au 19° siècle et a inventé la photographie. Mais c’est une histoire complexe, parce qu’on lui dispute cette invention ». Il m’expliqua longuement les méandres quasi romanesques de cette paternité validée au Brésil mais occultée en France.
Nous étions en 1987. Deux ans plus tard, invité au Brésil, j’atterris à Sao Paulo et plus exactement à l’université de Campinas pour l’inauguration du Centre de documentation de la Musique Contemporaine (CDMC). Après quelques conférences et concerts de grande qualité mais franchement trop sérieux je ne tenais plus en place dans les auditoriums à l’air conditionné. Me retournant vers mon camarade Augusto MANNIS, directeur de l’institution, je lui confiais « Je ne me sens pas au Brésil… Sao Paulo n’est pas ce Brésil exotique que j’imagine. Cette mégapole ne sonne pas comme mon Brésil imaginaire. Trop de circulation, de sirènes, trop de bruits urbains !». Il me répondit tout à trac, « Ecoute, on va te préparer un petit voyage : Pourquoi n’irais-tu pas dans la nature du Mato-Grosso ? L’université y possède des bases de recherches écologique, reculées dans la forêt ? ». Je ne savais pas où était cette région, mais je voulais bien y partir une semaine pour échapper à la ville !

Je m’envole donc pour le Mato-Grosso, avec un micro parabolique afin d’enregistrer des zooms dans le paysage sonore, notamment dans les marais du Pantanal. C’était alors une des plus grandes et belles réserves naturelles au monde. Je captais nuit et jour des oiseaux et des batraciens aux timbres inouïs et délirants que je n’aurais jamais imaginés pouvant être émis dans la nature... En moi-même je pensais « mais pourquoi créer des sons électroniques alors que la nature recèle tant d’inventions sonores disponibles ».
Sur mon itinéraire de temps à autre, je rencontrais, dans les bases au sein de la forêt tropicale, des chercheurs de l’université qui m’interpellaient narquoisement « tu es en train de nous refaire le circuit de FLORENCE ! », je ne comprenais pas… FLORENCE ? J’avais – je dois l’avouer- oublié son nom.
Continuant mes prises de sons dans le Mato Grosso du sud au nord, j’arrivai au bout de quelque semaines dans les environs de Cuiaba où les scientifiques en poste dans la jungle furent plus clairs : « tes enregistrements sont superbes et ce qui est amusant, c’est que tu les commentes comme Hercule FLORENCE »… ! Retournant quelques jours plus tard à Campinas, je me précipite dans le bureau d’Augusto MANNIS et lance « mais qui est donc Hercule FLORENCE ? Est-ce un de vos invités qui a pris l’avion avant moi et a fait le même parcours ? »… On me raconte alors l’histoire que Christian GALZIN m’avait évoqué deux ans plus tôt sur la paternité de la photographie, mais on m’informe également sur une autre recherche menée par notre Hercule et encore plus fondamentale et troublante, en ce qui me concerne : « Zoophonie, recherche sur la voix des animaux » paru en 1931 et sur laquelle je vais m’arrêter maintenant…

Avec ce « Mémoire sur la possibilité de décrire les sons et les articulations des animaux », FLORENCE inventa en effet un concept révolutionnaire pour noter les sons de la faune avec un système graphique, dont les courbes évoquent précisément ce que le micro et les instruments de mesures acoustiques capteront des décennies plus tard.

Il était un homme impatient. Il voulait capter l’image, il invente au Brésil et sur le champ la photographie, son nom et une de ses techniques. Car il veut des outils innovants pour fixer rapidement l’état des choses : il est acculé, comme un conférencier l’a dit tout à l’heure, à les inventer ou les réinventer en même temps que d’autres ailleurs dans le monde. Il a cette capacité extraordinaire pour capter l’air du temps (ses images et ses sons) mais également l’air des temps futurs.
Je pense qu’Hercule FLORENCE est le premier artiste multi-média, pour qui l’œil écoute. Le corollaire de cette fameuse photographie d’image qu’on lui a disputé, sera donc son concept de Zoophonie, photographie de sons que personne ne va lui contester... pour la triste raison que personne ne s’y intéressera... comme il l’avait funestement prévu dans son chapitre d’introduction.

Ainsi, la photographie passa à la postérité et la Zoophonie fut ignorée. « Zoophonie » restera un terme un peu désuet, curieux, qui fait sourire car on ne sait pas bien ce que cela recoupe... et pourtant c’est un domaine si extraordinaire.
La Zoophonie d’Hercule FLORENCE préfigure, entre autres, l’histoire de la notation musicale contemporaine. Sa méthode rationalise l’écriture sonore à un point si avancé, que ses transcriptions graphiques des sons de la faune semblent être des partitions d’aujourd’hui.
Je vais vous faire voir après quelques images, puis on va se plonger dans l’univers sonore d’Hercule FLORENCE.
Nous allons ainsi approcher l’homme qui s’insurgea contre l’imitation de la nature par l’artifice des notes, des portées etc... En effet, il avertit que la notation classique ne rend pas compte de la richesse, de la luxuriance, de la multiplicité des sons des animaux. Il posera bien une clé de sol sur une portée, mais seulement pour une approche pratique et déclare qu’elle n’est utile que pour hiérarchiser les hauteurs et non pour donner des timbres exacts - paramètres qu’il réserve aux textes d’accompagnement.

Il précise cependant « quand c’est une note blanche, c’est que l’oiseau très souvent aspire le son, quand c’est une note noire, c’est qu’il inspire le son. ». La nature n’étant pas un opéra, les barres de portée ne lui seront utiles que pour marquer les secondes qu’il subdivisera –par d’autres petites barres – en tiers de seconde et quarts de seconde. Hercule FLORENCE invente ainsi le script chronométré, que l’on utilise bien sûr au cinéma et dans bien d’autres pratiques multimédia aujourd’hui (dont le « time code »).
Le son naturel chronométré, personne avant avait osé faire ça avant lui !
Constatant cependant que les notes qu’il pose sont approximatives par rapport au son entendu, il tracera des sinusoïdes, c’est-à-dire des lignes ondulantes qui expriment ce qu’il appelle le « coulé du son », la variation glissée des hauteurs. Ses dessins se rapprochent d’une manière troublante des tracés d’un sonagraphe, cet instrument d’acoustique qui analyse automatiquement l’évolution du son.

Le traité de Zoophonie est un « Mémoire sur la possibilité de décrire les voix et les articulations des animaux »... avant publication. Mais FLORENCE biffera le manuscrit et remplace le terme voix par sons. C’est ainsi que pour la première fois dans l’histoire on emploiera le terme « son » d’une manière aussi fondamentale.

Je vais vous lire le début de son traité, puis on écoutera certains de mes enregistrements. Hercule FLORENCE commence avec un grand coup de gong, si j’ose dire, en déclarant : "J’entreprends de faire connaître une méthode pour décrire la voix des animaux ou le son des animaux. Quelques voyageurs naturalistes et d’autres qui ne s’occupaient pas d’histoire naturelle, l’on fait à l’égard d’un très petit nombre, soit en employant des notes de musique, soit en les comparant à des sons et des voix généralement connues. Ces idées primitives, les termes qui expriment la voix de plusieurs espèces et les efforts qu’on a fait pour les faire connaître tant dans les écrits que dans les discours familiers, en ne se servant cependant que de comparaisons prouvent que la partie dont je vais traiter à toujours intéressé. Personne n’a encore eu l’idée, il a raison, de faire du son des animaux un objet d’étude et de médiation comme l’a fait de tout ce qui concerne forme et objet de différentes parties de l’histoire naturelle. En ce que j’entreprends de faire, dit-il, dans la présente méthode est de proposer des recherches sonores dans un champ d’étude de découverte dont l’exploration ne doit pas être considérée comme commencée et dont il peut résulter des connaissances utiles et étendues, je dirais même qu’on y trouvera quelque chose qui sera assez agréable et propre à exciter la curiosité de tout le monde."
Voici donc un Hercule qui s’affiche pionnier dans l’histoire du son après l’avoir été en photographie. Il revendique l’analyse du son brut et sa musicalité bien avant les repères historiques du XX° siècle, dont la musique concrète de Pierre Schaeffer (années 40) ou les bruitistes italiens des années 20.

Je voudrais faire une petite parenthèse. Tout à l’heure des remarques ont été formulées sur un homme subissant les échecs, un homme qui aurait pu avoir plus de succès et de médiation si il était resté à Nice. Oui, mais sur quoi aurait-il basé son expérience ? Sur le cri des mouettes ? Hercule FLORENCE a bien fait d’aller au Brésil, parce que c’est là où le son orignal de la planète est installé ! C’est dans la forêt vierge et les grands marais que l’on entend résonner la nature primitive. C’est le voyage au Brésil qui a éveillé Hercule FLORENCE à la conscience sonore du monde.

Notre premier « lobe trotter » est aussi un scientifique, un poète humaniste, quelqu’un qui a une pensée syncrétique : Il parle de l’éveil que peuvent provoquer les sons pour la conscience du monde. Il écrit « Ne serait-il pas intéressant que les Parisiens puissent savoir que quelque part ailleurs dans le monde, le Jacaré (le caïman) produit un son rauque, qui est le son fauve, il serait intéressant qu’ils sachent que des grenouilles chantent et font des sons comme des percussions ». En effet je vous ferai écouter tout à l’heure des sons de grenouilles qui sont confondants avec des rythmes de samba ou des rythmes traditionnels.
Hercule FLORENCE ne pense pas le son pour le son, le son pour l’encyclopédie, mais il pense que le son est une source de lecture du monde. Déjà on le voit se désoler sur les grands incendies de la forêt brésilienne et il commence en 1830 à se poser la question de ce que l’on appelle aujourd’hui biodiversité et plus précisément de ce que j’appelle l’audiodiversité.
On comprend sa perplexité sur les temps modernes entre les lignes mêmes du traité de Zoophonie. Mais avant d’y revenir, écoutons tout de suite deux levers du jour que j’ai capté au micro sur deux étapes du voyage de FLORENCE : Un lever du jour dans le Rondonia, au sud de l’Amazone enchaîné avec un lever du jour dans le Mato-Grosso. Ce sont des paysages très différents. Je vais vous faire écouter des choses qu’il a décrites dont le son rauque des singes hurleurs (les bugios) qui annoncent à la forêt le lever du soleil avec des incantations rauques dignes de moines tibétains !

(SONS 1) Malgré l’extraordinaire complexité, tout ce que vous entendez n’est pas un mixage mais une seule prise de son, depuis un point précis où je m’étais installé, où l’on entend non seulement les singes mais également une polyphonie d’oiseaux qui piaillent et chantent tout autour….(SONS 2) …. Je vais maintenant aller un tout petit peu plus loin, le même matin, quelques heures après. Voici ce que ça nous donne….(SONS 3). Vous percevez le contraste acoustique entre le lever du jour vers cinq heures du matin et à huit heures du matin !
Vous entendez comme la nature fait bien les choses : Au début de la journée tous les oiseaux se lèvent en même temps, puis il y a une sorte d’élégante organisation qui semble s’installer et où chacun écoute, laisse « parler » l’autre. Les interventions sont alors plus successives que simultanées. On ressent que la nature écoute la nature, que ce n’est pas comme dans une volière où tous les individus s’époumonent : Des jeux de questions-réponses sont fréquents dans la nature, des rapports de force soniques s’établissent entre les espèces….(SONS 4).

Je vais maintenant passer à un autre extrait qui est un lever dans le Rondonia. C’est beaucoup plus complexe. On était précédemment dans le Mato-Grosso, un paysage clair, avec des grands ciels (qui ont été peints de façon magistrales par FLORENCE) et des trains de nuages extrêmement étirés dans une lumière intense. Ici, les espèces peuvent s’observer aisément. Dans l’enregistrement suivant on sera plongé au contraire dans les abysses de la forêt. Dans ce milieu, les oiseaux et les singes ne peuvent plus s’entrevoir et chaque espèce va alors donner un signal sonore unique, de telle façon que lors d’un tutti - comme lors du lever du jour - chacun puisse s’identifier de façon singulière. L’effet est polyphonique, si je me permets cet adjectif musical qu’aurait proscrit Hercule.
A un moment donné, on entendra notamment tous les oiseaux et tous les singes (zogis zogis) converger dans une incroyable spirale sonore descendante, créant de ce fait une organisation sonore globale inter-espèces.
On va écouter donc cet extrait (SONS 5)... Il y a un meneur qui est le toucan. Il émet un son très pointu qui passe par dessus tous les autres. Vous constaterez que les singes zogis zogis emboîtent le tempo et puis que toute la forêt va s’y mettre, sous la battue régulière des piverts… Je vous lis quelques lignes d’Hercule pendant l’écoute « on a cherché et on cherche avec ardeur à s’instruire sur tout ce qui regarde les animaux. On n’a pas négligé les plus petits détails, on a fait pour cela des voyages coûteux et pénibles (il sait de quoi il parle) sur presque tous les points du globe. Dans les musées des grandes villes, on voit, réunis vivants ou empaillés, presque tous les animaux des deux hémisphères, les descriptions et les dessins les font connaître à tout le monde, mais pourquoi ne s’est-on occupé que très peu de fois de leur son ? ».
Et le toucan continue à monter inlassablement, quart de ton par quart de ton tout en accélérant imperceptiblement le tempo.

Voilà ! C’est comme ça, chaque matin... mais écoutons maintenant le même site à la tombée de la nuit …. (SONS 6)
« Combien ne sera-t-il pas agréable et instructif pour un habitant de Paris par exemple de connaître le cri du jacaré, le caïman ou le rugissement de l’once ou le croassement extraordinaire du crapaud dans les forêts sauvages du Brésil ».

Pendant votre écoute, je vais projeter des extraits de ses transcriptions sonores :
Vous voyez en haut ce que FLORENCE appelle des coulées et qui sont une manière de transcrire sur la portée le voyage continu du son dans les hauteurs. Vous découvrez au-dessous un exemple de la notation à la seconde : Chaque barre est une seconde, puis vous découvrez des bâtonnets pour noter les quarts de seconde, afin ici de transcrire une accélération. Dans le troisième graphique, au bas, il y a une note noire qui va vers une note blanche par petits traits exprimant le glissement ascendant du son de l’oiseau.

Nous entendons maintenant le crissement hallucinant des grandes cigales monter dans la forêt, de très grosses cigales... (SONS 7)... Je continue à citer des passages de la Zoophonie « Il n’est pas possible d’employer les temps de la musique parce que la voix des animaux n’a pas de règle dans sa durée, bien loin de la musique, elle a des temps courts, allongés, rapides, vivement répétés etc... Quelques fois on rencontre toutes ces circonstances réunies dans un même son. Je prends par conséquent la seconde comme unité et je la divise en 3 et en 4, ces dernières étant sensiblement les plus courtes ».

Je projette maintenant un tracé acoustique actuel, issu d’un enregistrement de sonagraphe et vous voyez en effet des courbes analogiques à celles de FLORENCE. Sans bien sûr être semblable, on voit néanmoins que cette notation de 1830 se rapproche étrangement du relevé actuel.

Juste un petit mot sur l’installation que j’ai conçue pour cette réunion. Vous êtes entourés de « très-hauts-parleurs » (que j’appelle donc des THP), dont les petites membranes sont positionnées au bout de perches de six mètres de hauteur. Les chants d’oiseaux que je diffuse par leur biais sont ainsi restitués à une échelle correcte et gagnent un son aérien assez réaliste.

Ce qui suit est une série d’extraits d’un travail d’enregistrements de paysages sonores que j’ai réalisé pour rendre hommage à notre pionnier : Durant mes missions de prise de sons, je découvris un brésil encore sauvage, qui me rassurait globalement sur son écosystème, malgré les larges blessures occasionnées par le feu et la montée des eaux de barrages. Le Rondonia était redevenu un océan vert et le Mato Grosso restait un plateau marécageux édénique. C’était il y a seulement quinze ans. Mais, depuis cette époque, une partie du Rondonia a largement rebrûlée et le Mato Grosso perd chaque année des milliers d’hectares de flore et de faune au profit de la monoculture intensive du soja. Dans ces années là, les années 90, il y avait encore de très larges territoires où le paysage sonore correspondait sans doute à ce qu’écoutait Hercule : un environnement sonore dense, fébrile, splendidement inhumain, par définition …cet ostinato aurait-il favorisé l’excentricité de sa pensée ?
On peut se poser la question, tant il est vrai qu’un vertige auditif vous prend rapidement lorsque vous êtes plongés dans les paysages du Mato-Grosso ou de l’Amazonie. Jour et nuit, le son est la constante sensorielle. On peut cligner les yeux devant l’intensité de la lumière, la pupille s’adapte. Il n’en est rien pour les oreilles ! On ne peut fermer l’écoute.

Maintenant, allons nous promener et écouter un paysage du Mato Grosso de l’aube à la nuit. Le montage originel dure cinquante minutes, mais je vais aujourd’hui n’en diffuser que quelques instants et pointer quelques espèces repérées par Hercule FLORENCE. Pour ce faire, j’ai été assisté par Jacques VILLIARD, illustre et chaleureux chercheur à l’université de Campinas et que tout le monde connaît dans cette salle. C’est un très grand ornithologue français, expatrié au Brésil depuis 30 ou 40 ans je crois.. C’est Jacques VILLIARD qui m’a révélé toute la documentation sur la Zoophonie, documentation exhumée de l’oubli dans la bibliothèque de Saint Petersbourg, détentrice des archives de l’expédition LANGSDORFF.

Revenons à notre promenade dans le Mato Grosso : vous allez entendre des petites grenouilles, petites comme une phalange de doigt et qui produisent des sons colossaux. Ce différentiel entre la taille réelle et l’effet acoustique produit, me fait avancer l’idée que certains cris animaux agissent comme des leurres acoustiques, à l’instar des leurres visuels des poissons tropicaux, par exemple et qui parent sur leur flanc de taches simulant des yeux immenses. Il s’agit toujours d’impressionner l’adversaire. En Amazonie, plus les grenouilles et oiseaux sont petits et plus leur son est imposant. La grenouille se fait entendre aussi grosse que le zébu !
Vous allez entendre un son très rauque, souvent noté par Hercule FLORENCE, celui du jacaré, le caïman. Descendons l’intensité de la lumière du théâtre pour nous plonger dans l’écoute d’un marais au crépuscule. On est près de la ville de Cuiaba et j’ai utilisé une paire de micros miniatures s’accrochant aux oreilles mêmes. Cette méthode de prise de sons, appelée binaurale, permet de capter le son exactement comme on l’entend. Même spectre, même champ stéréo qu’à l’oreille nue. Aucune exagération ou amplification. C’est du WYLIWYG (what you listen is what you get). Ainsi paré, je ne suis plus un « chasseur de sons » avec son micro tendu, mais un auditeur, dans la peau d’Hercule FLORENCE, avec ce pouvoir qu’aurait envié Hercule, d’enregistrer de mes propres oreilles tout ce qui se passe à l’entour. En l’occurrence ce qui sonne dans l’herbe alors que je suis allongé ventre à terre... (SONS 8)...

Je cite : « Cet amphibie a un organe de voix qui a une ressemblance frappante avec les pleurs d’un enfant de 5 ou 6 mois. Il sort de l’eau et crie alternativement pendant un très long temps, jusqu’à ce qu’il replonge, nos rameurs l’imitaient parfaitement en faisant une voix de suée, en se frappant sur la gorge avec le bout des doigts réunis et avec la brièveté marquée dans la figure ».

Plus tard dans la nuit, c’est une quasi samba de batraciens que vous allez découvrir. Vous percevrez comment les crapauds vont développer un chœur vocal et percussif, en entrant les uns après les autres lors d’une sorte de transe acoustique …(SONS 9).

Pendant que la nuit se poursuit dans le Mato-Grosso, je conclurai en redisant qu’Hercule FLORENCE n’avait pas vocation à être un encyclopédiste du son et il s’en est défendu. Il ouvrit très large le champ de l’écoute au-delà des frontières géographiques et culturelles d’alors. La Zoophonie est in fine une recherche sur le pouvoir du son : L’émerveillement qu’il produit devient un vecteur de compréhension intuitif et sensible de la planète. Hercule FLORENCE, à l’instar d’autres écrivains et moralistes, pointe l’attention (auditive) vers les familles animales pour vraisemblablement nous inviter à méditer sur les sociétés humaines, surtout les plus lointaines. En ce sens, il fut un humaniste autant qu’un inventeur et un artiste.

J’avais encore beaucoup de choses à vous faire voir et à écouter, mais je pense qu’il faut repasser le micro aux autres témoins. Je vous remercie pour ce voyage que nous avons passé ensemble.

PATRICK ROEGIERS : Merci beaucoup Michel Redolfi pour cette piquante et colorée sismographie amazonienne, qui était un magnifique voyage dans le temps et dans l’espace. On arrive au bout de notre périple, mais parfois il faut savoir observer le silence, il y a quelqu’un qui l’observe depuis 4h qui est assis à cette table, c’est Geraldo José Motta et en guise de conclusion puisqu’il est quelque part au fond son héritier au moins de part le nom, je lui laisse nous dire quelques mots qu’il va improviser sur son rapport à son aïeul.

CONCLUSION PAR JOSE GERALDO MOTTA FLORENCE

JOSE GERALDO MOTTA FLORENCE : Je suis toujours le plus âgé de toutes les assemblées et je suis content d’être le dernier à parler.
Hercule a été surpris par le Baron Langsdorff lorsqu’un jour, pendant l’expédition, le Baron a signalé qu’il ne faisait rien. Hercule ne faisait souvent rien. Lorsqu’il ne faisait rien, Hercule rêvait. Alors je profite de cette remarque du Baron Langsdorff pour dire aujourd’hui que moi aussi je poursuis un rêve. La vie d’Hercule est tellement riche qu’elle permet de rêver que nous ferons maintes conférences sur ces aspects qui ne sont pas encore connus et appréciés comme celui que Michel Rédolfi a observé et enregistré : la Zoophonie qui a des développements infinis.
Je me permets de continuer mon rêve avec une réalité annoncée au début par Jean-Pierre GIUSTO : il y aura une salle du Théâtre de la Photographie et de l’Image au nom d’Hercule FLORENCE et peut-être aussi une petite rue de Nice à son nom. Au Brésil, c’est son sort d’avoir seulement de petites rues parce qu’il n’a pas besoin de grandes avenues. Celle qu’il y avait à Campinas a même été coupée pour être partagée avec un grand poète pauliste, Paulo Setubal. Il y a aussi une petite rue à Santo et une autre toute petite rue au centre de San Paulo. Ainsi, Nice respectera la tradition avec une toute petite rue comme celle de Philibert à Monaco.
Je rêve de ce jour, de ce moment là depuis 7 ans. Mon idée serait de jumeler un jour Nice avec Campinas.