Biographie de Charles Nègre

Autoportrait de Charles Nègre, Nice vers 1863, épreuve sur papier salé – coll. Musée de la Photographie – Nice

Charles Nègre Charles Nègre est né le 9 mai 1820 à Grasse où son aïeul originaire de la région de Milan avait immigré en 1778. Ses parents tenaient une confiserie renommée. Il se destine à la peinture et part à Paris en 1839 pour intégrer l’école des Beaux-arts dans l’atelier prestigieux du peintre Paul Delaroche. Il étudiera également sous la direction de Michel-Martin Drolling puis de Jean-Auguste Dominique Ingres. Il participe régulièrement à des salons et remporte des médailles.
Sa peinture est éclectique, influencée par le néoclassicisme et le romantisme : sujets mythologiques, bibliques et historiques, nus, paysages méditerranéens peints sur le vif ou portraits composent ses peintures au style réaliste et académique. Toute sa vie, il tiendra à garder le titre de peintre.

Dès 1844, il commence à travailler avec le médium naissant qu’est la photographie, incité par son maître Paul Delaroche. Ce procédé vient tout juste d’être divulgué lors d’une séance à l’Académie des Sciences le 19 août 1839, par François Arago qu’il considère comme « un immense service rendu aux Beaux-arts ».

Outre une excellente formation de peintre, Charles Nègre développe rapidement un intérêt pour la photographie. Il déclarera plus tard « Assistant à une des séances de l’Académie où furent présentées des images daguerriennes, je fus frappé d’étonnement à la vue de ces merveilles et, entrevoyant l’avenir réservé à cet art nouveau ; je pris la résolution d’y consacrer mon temps et mes forces ». Il va utiliser ce nouveau procédé comme un outil de recherche pour parfaire ses compositions peintes, la photographie se substituant aux dessins préparatoires.
La photographie prend une place de plus en plus importante dans sa création artistique. Le passage de la peinture à la photographie se situe au début des années 1850 quand il ouvre son premier studio au 21 Quai Bourbon, sur l’Île Saint-Louis à Paris, avec comme voisins ses amis Lesecq et Legray. Au début, Charles Nègre semble se contenter de reprendre les techniques déjà éprouvées par d’autres avant lui, apportant en revanche un grand soin à la qualité des tirages. Le résultat plastique comptait plus que l’invention de procédés nouveaux. Comme tous ces premiers photographes qui préparaient eux-mêmes leurs papiers, dosaient leurs produits chimiques, Charles Nègre paraît avoir eu de solides bases en physique et chimie, ainsi qu’en témoignent les notes de ses carnets personnels conservés dans des collections particulières.
Au départ, il utilise des daguerréotypes comme source d’inspiration et modèle pour la réalisation de ses peintures mais il en réalise assez peu. Dans les années 1850, le calotype, négatif papier inventé par William Henry Fox Talbot et breveté en 1841, lui permet de produire des tirages multiples ainsi qu’une plus grande intervention dans l’image par crayonnage du négatif mais aussi en variant les manipulations au tirage. L’utilisation du papier donne une texture très particulière, riche et profonde, et le bain des tirages à l’hyposulfite de sodium permet suivant les dosages une grande variété de tonalités que Nègre exploite magistralement.
Charles Nègre fait partie de ces pionniers qui ont apporté à la photographie tant par son ingéniosité technique que par ses talents d’artiste. Grâce à lui et à son audace, la photographie de rue devient possible. Contrairement à ses contemporains qui restent dans leurs studios pour réaliser des mises en scènes exotiques, Charles Nègre n’hésite pas à descendre dans la rue pour prendre des photographies des moments de vie de la capitale. Il ne s’agit pourtant pas encore de photographie sur le vif.

Les Ramoneurs, vers 1851, épreuve sur papier albuminé, coll. Musée Carnavalet – Paris

Les Ramoneurs (vers 1851) est l’un des chefs-d’œuvre photographiques de Charles Nègre considéré comme une étape importante de l’histoire de la photographie puisqu’il représente un des tous premiers essais de capture du mouvement. On imagine mal aujourd’hui l’étonnement ressenti à l’époque devant ces premières images de passants en mouvement. En raison des longs temps d’exposition, les ramoneurs prennent la pose en position de marche. Charles Nègre les dispose afin de réaliser une prise de vue conforme à la règle des tiers et à l’organisation qu’aurait pu choisir un peintre pour la réalisation d’un tableau. En donnant l’impression d’un mouvement pris sur le vif, cette image traduit une aspiration essentielle de la photographie : arrêter le temps pour attraper l’instantané.

Ce qui frappe aussi, c’est le caractère réaliste de la scène. Les ramoneurs étaient des personnages familiers de la rue parisienne. Charles Nègre qui habitait quai Bourbon, les voyait souvent passer. S’inspirant de la peinture de genre, il s’est attaché à figurer un certain nombre de petits métiers de rue comme chiffonnier, pifferari, joueur d’orgue de Barbarie, marchand de coco. Toutefois, il a innové par rapport aux attitudes traditionnellement figées de ces personnages dont il a rehaussé le pittoresque en les prenant la plupart du temps dans l’exercice de leur fonction. Cette imagerie des passants et du Paris pittoresque se perpétuera par la suite dans les cartes postales de 1900 et dans les images d’Atget ou de Doisneau.
Contrarié de ne pas faire partie de la « Mission héliographique » commandée par l’État en 1851 pour documenter l’architecture de la France, Charles Nègre décide de rejoindre la Provence en 1852 et de photographier le Sud-Est de la France. Il réalise une centaine de vues de monuments, vestiges archéologiques, paysages naturels ou urbains remarquables dans le but d’en éditer une série d’albums publiés en 1954 sous le titre « Le Midi de la France ».
De retour à Paris, il commence à travailler avec la photographie au collodion, technique qu’il utilisera pour l’une de ses œuvres les plus célèbres, le Stryge (1853), en collaboration avec le photographe Le Secq qui lui servira de modèle à de nombreuses reprises. Le procédé au collodion humide a été mis au point par Frederick Scott Archer en 1851 et a perduré jusqu’en 1880. Le collodion donnait une image plus nette que le négatif papier (calotype) justement en raison de l’absence des fibres du papier. L’inconvénient de ce procédé était que le photographe ne disposait que d’une quinzaine de minutes pour préparer la plaque, faire la prise de vue et la développer ce qui l’obligeait à transporter son laboratoire. Des photographes, dont Gustave Le Gray, mettront au point le collodion sec qui permettait de préparer les plaques à l’avance et de les développer plus tard, l’inconvénient étant la nette perte de sensibilité de celles-ci imposant des temps de pose plus longs.

Le Stryge, 1853, épreuve sur papier salé, coll. Musée d’Orsay – Paris

Autre chef-d’œuvre de Charles Nègre, Le Stryge (1853). Cette vue réalisée sur la galerie de la tour nord de Notre-Dame montre Henri Le Secq qui contemple Paris, encadré par deux gargouilles dessinées par Viollet-le-Duc. En choisissant de faire ainsi poser son ami en haut de Notre-Dame, Charles Nègre semble évoquer un double intérêt commun. Il s’agit d’une part de leur goût pour l’architecture gothique, à laquelle ils consacrent tous deux de nombreux clichés, et de leur amour pour le Paris moderne qu’ils sont parmi les premiers à photographier. La structure remarquablement de la composition explique sans doute en partie son pouvoir de fascination. Le travail de géométrisation et d’abstraction de Charles Nègre est ici évident. On relève ainsi la verticalité du mur, la diagonale de la galerie, la netteté avec laquelle les moulures et les sculptures se détachent du fond. Au loin, s’étend Paris. A partir de 1854, conscient des problèmes posés par le tirage argentique en matière de conservation et de rendu aléatoire, il utilise l’héliogravure mise au point par Nicéphore Niepce pour pouvoir diffuser ses images sous forme d’albums.

Il développe même son propre procédé de gravure héliographique récompensé en 1855, à l’Exposition universelle de Paris. En 1856, il dépose un brevet pour son procédé de « damasquinure et de gravure héliographique ». L’originalité de celui-ci repose sur un passage de la plaque d’acier (dont le vernis a reçu préalablement l’impression de l’image photographique par insolation) dans un bain d’or, avant utilisation de la galvanoplastie. Ce procédé permettait d’obtenir des valeurs allant du blanc au noir le plus intense, en passant par toutes les gradations subtiles des demi-teintes contenues dans l’image originale. Cette technique d’un grand raffinement confère aux œuvres la finesse et la précision de la photographie, associées à la fermeté et à la profondeur des teintes de la gravure. Elle permet aussi des tirages à grande échelle de qualité exceptionnelle et durable. Cette innovation révolutionne pour un temps le monde de l’édition et de la photographie malgré un coût encore élevé. La démarche artistique de Charles Nègre se concentre alors quasi exclusivement sur ses reproductions héliographiques.

Porche Sud de la Cathédrale de Chartres (1857), Héliogravure, coll. National Gallery of Art – Washington

En 1856, il reçoit une commande de l’État français pour la cathédrale de Chartres. Grâce à son procédé, il en saisit parfaitement tous les détails de l’architecture. Les planches qu’il réalise entre 1856 et 1857 dans le cadre de la Monographie de la Cathédrale de Chartres constituent par leur dimension et leur réalisation magistrale, un chef-d’œuvre de l’héliogravure.
D’autres commandes publiques suivront pour des reproductions d’œuvres d’art du Louvre (1858), et les nouveaux bâtiments de l’asile impérial de Vincennes (vers 1859).
À partir de la fin de l’année 1861, sa santé déclinant, Charles Nègre prépare son retour dans sa région natale. Il s’installe définitivement à Nice en 1863 où il obtient un poste de professeur de dessin au Lycée Impérial qu’il occupera jusqu’en 1878.

Denis Gavini de Campile, vers 1865, épreuve sur papier albuminé – coll. Musée de la Photographie – Nice

Non loin de là, il ouvre un atelier photographique à caractère industriel au 3 rue Chauvain, maison Ferret, qui lui assure un certain succès avec des portraits des notables locaux et de la bonne société en villégiature sur la Riviera. Très en vogue dans la deuxième partie du XIXe siècle, les studios photographiques proposaient à la riche clientèle de réaliser des portraits. Chaque image révèle une vraie mise en scène de la personne où le décor et le costume sont toujours particulièrement soignés afin de viser la vraisemblance et de témoigner d’une certaine authenticité. La personne photographiée joue toujours un rôle où elle affirme son rang social, sa puissance ou sa renommée. Charles Nègre aménage richement son studio pour réaliser ses portraits. Selon le goût de l’époque, il loue différents mobiliers afin de créer l’ambiance de ses photographies : accessoires divers, lourdes tentures, tapis orientaux, fauteuils, sellettes, balustrades et l’incontournable décor de fond en papier peint. Malgré l’invention du portrait-carte auquel avaient recours les autres opérateurs niçois, il reste fidèle aux tirages sur papier salé et albuminé de petit ou moyen format souvent collés sur un papier fort.

Entre l’atelier et ses cours au lycée, il ne lui reste que peu de temps pour constituer un catalogue de vues de la ville et de ses environs, destiné à la riche clientèle des hivernants. Dans ses paysages niçois, Charles Nègre fait preuve d’un vrai souci de documentation qui annonce un certain modernisme. Il réalise des vues générales et plongeantes prises depuis les collines dominantes afin de montrer le développement urbain de la ville après le rattachement. D’autres vues plus rapprochées représentent des bâtiments et des sites fréquentés par sa clientèle d’hivernants.
Il cherche toujours le point de vue qui offre la composition la plus belle. Dans ses paysages comme dans ses portraits, la construction de l’image est très présente. On peut parler de reportage au sens moderne du terme dans la mesure où la présence humaine joue un rôle indéniable dans sa manière de photographier.

La plage des Ponchettes, vers 1865, épreuve sur papier albuminé, coll. Musée de la Photographie – Nice

Afin de réaliser des vues documentaires et pittoresques, les premiers plans sont parfois animés de personnages familiers des rues de Nice comme les bugadières, les pêcheurs et artisans, à l’image des vues parisiennes réalisées des années plus tôt. Charles Nègre fait souvent le choix de montrer les écarts de richesse qui existaient à Nice entre travailleurs et hivernants. Si certains sujets autour desquels se construit la scène regardent l’objectif et prennent la pose, d’autres continuent leurs activités sans se soucier du photographe. Par le flou des personnages, Charles Nègre restitue le mouvement de l’activité de la rue ou de la plage afin de donner plus de force et de réalisme à ses images.

Cette approche de la photographie de rue préfigure la naissance de la photographie sociale.
Quoique sa maîtrise de la technique du collodion sec soit remarquable, elle nécessitait encore la lumière d’une journée ensoleillée et des temps de pose relativement longs proches de la minute. La poussière se collait sur les plaques de verre, les personnages étaient flous, parfois des fantômes lorsqu’ils se déplaçaient et n’avaient pas le temps d’impressionner la plaque. Le rendu du ciel était en général uniforme, surexposé et couvert de poussières. L’eau apparaissait comme un miroir sans matière en raison de la longueur du temps de pose.
Charles Nègre n’hésitait pas à retoucher ses négatifs grâce à sa solide formation de peintre. Sur le négatif, il masquait le ciel en noir opaque avec du papier et du pigment noir pour avoir un ciel blanc sur le tirage, la clientèle des hivernants n’aurait pas supporté un ciel tourmenté et menaçant. Il retouchait le ciel au crayon ou avec de la poudre de graphite estompée pour l’animer de petits nuages, rajoutait de la fumée sortant des cheminées des bateaux ou encore des reflets dans l’eau. Il n’hésitait pas non plus à gratter l’émulsion de ses plaques pour obtenir des détails nets et sombres et donner plus de profondeur au paysage. Si la plupart des personnages visibles sur les plaques posent mis en scène avec l’aide d’un assistant, ils étaient souvent flous car il était difficile de ne pas bouger pendant une minute ou deux. Ils étaient parfois retouchés voire redessinés par le photographe.

Cortège funèbre du Grand Duc Nicolas Alexandrovitch, le 28 avril 1865, épreuve finale sur papier albuminé, coll. Musée de la Photographie – Nice

La photographie la plus célèbre de Nice a été prise le 28 avril 1865. Tel un reporter, Charles Nègre tente de reproduire l’instantané. Le 24 avril 1865 mourait à Nice le Tzarevitch Nicolas Alexandrovitch. Le 28 avril, son corps est transporté depuis l’église russe de la rue Longchamp jusqu’au port de Villefranche pour être embarqué sur une frégate russe à destination de Saint-Pétersbourg. Le 15 mai 1865, Charles Nègre fait légaliser par la Préfecture de Nice l’attestation suivante : « Je déclare faire le dépôt légal d’une image photographique, faite instantanément, dont je suis l’auteur et l’éditeur. Cette image représente le moment où le convoi funèbre de S.A.I. le Grand Duc Tzarevitch passe sur le Pont Neuf, à Nice, le 28 avril 1865 ».

Parallèlement à son activité commerciale, Charles Nègre continue son activité de peintre en se concentrant sur le paysage pur. Réalisées sur le vif, à l’huile sur papier pour la plupart, ses vues de Marseille, Grasse, Nice ou d’Antibes délaissent l’humain pour se concentrer sur le rendu de la lumière provençale.
En 1866, il présente lors du Congrès scientifique de Nice, un mémoire intitulé De la gravure héliographique, son utilité, son origine, son application à l’étude de l’Histoire de l’Art et des Sciences naturelles. Le 16 mars 1865, Charles Nègre obtient une importante commande pour reproduire sur plaques héliogravées, les photographies réalisées par Louis Vignes lors du Voyage d’exploration à la Mer Morte du duc de Luynes. 64 planches sont publiées en fascicules entre 1871 et 1874
Ses problèmes de santé s’aggravant, il finit par cesser toute activité comme photographe et retourne à Grasse en 1878 où il meurt dans l’anonymat le 16 janvier 1880 à l’âge de 60 ans. Il repose au cimetière Sainte-Brigitte de Grasse. Bien qu’il se soit toujours revendiqué peintre, Charles Nègre occupe aujourd’hui une place majeure dans l’histoire de l’art et de la photographie autant pour ses images que pour son itinéraire singulier et visionnaire.